Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 20:30

Fernand Nouvet, aux Francofolies de La Rochelle en 2008

Médias - le 3 Novembre 2013

Le journaliste de l'Humanité, Fernand Nouvet, est mort

Entré au journal dans les années 70, le jeune Antillais qui "s’attachait à exhumer l’horreur de l’esclavage parce qu’il savait que c’était une condition de l’émancipation des Antillais", était devenu un journaliste qui compte à l’Humanité.

Les personnels de l’Humanité redoutaient ce moment. Depuis quelques semaines, Fernand Nouvet sentait qu’il perdait son combat contre ce cancer qu’il affrontait depuis plus de deux ans. Il accueillait la maladie avec un courage qui l’avait rendue supportable à ses collègues, allégeant le malaise qui a tôt fait de se glisser, transformant son combat contre la mort en leçon de vie. Dès que les traitements le lui permettaient, il revenait au clavier de son ordinateur, reprenait sa place au cœur du journal, nous tenait au courant de la bataille dont son corps était devenu le champ. Etait-ce sa pratique des arts martiaux ? Une certaine habitude des douleurs ? Toujours est-il que nous étions tous admiratifs de son stoïcisme, de l’humour avec lequel il nous contait un épisode de sa maladie, ce qu’elle lui avait fait découvrir de lui.

"Eh toi, postérité, accorde une larme à nos malheurs !" En citant cette phrase du colonel Louis Delgrès, le flamboyant colonel anti-esclavagiste, écrite à l’heure où il se faisait sauter pour éviter de retomber aux mains des négriers, Fernand Nouvet résumait l’un de ses combats. Jeune Martiniquais, d’une famille de modestes cultivateurs de banane, très tôt engagé dans les combats progressistes, il s’attachait à exhumer l’horreur de l’esclavage parce qu’il savait que c’était une condition de l’émancipation des Antillais. La figure d’André Aliker, journaliste communiste martiniquais, assassiné en 1934 par une riche famille de békés dont il avait dénoncé les turpitudes, était son point cardinal et son combat sa feuille de route. Il gardait en lui, comme une sorte de ver luisant à protéger, l’espérance d’un retour vers son île, si belle, si chaude, si triste aussi. Il savait que les mots peuvent fouailler le fer dans cette plaie antillaise et aussi porter remède. Il chérissait ceux d’Aimé Césaire, de Jean Métellus ou d’Edouard Glissant avec lequel il avait réalisé un long entretien dans nos colonnes. Mais il vibrait aussi aux formules choc de la révolte contre la « pwofitasyon » en 2009 à la Guadeloupe et à celles d’Elie Domota, insurgé contre la « zombification » de son peuple. Lorsqu’il s’était agi de dépêcher un envoyé spécial pour suivre le conflit naissant, il était allé de soi que Fernand était l’homme de la situation. Ce n’était pas aussi évident pour lui. Il craignait de ne pas être à la hauteur de ce combat. Il s’est trompé. Les lecteurs ont suivi avec passions ses récits, ses enquêtes, ses entretiens, en sentant bien qu’il s’était plongé corps et âme dans cette aventure collective, sautant des repas, se procurant de l’essence par les canaux des syndicalistes solidaires, accueilli en frère qu’il était. Mais ce doute, ce refus du contentement de soi, l’appétit d’apprendre était chez lui une marque de fabrique. Entré à l’Humanité comme coursier à la fin des années 70, il était ensuite devenu secrétaire de rédaction puis rédacteur. Il n’avait pas vécu ce parcours comme un dû, mais comme une ascension de travail et d’apprentissages, acceptant et réclamant les critiques, sachant en tirer le meilleur pour toujours faire mieux.

Pour cela, il avait un atout majeur, une formidable attention à l’autre, une sensibilité aux douleurs et aux insurrections personnelles qui lui avait permis lors de ses premiers reportages sociaux de remédier aux imperfections du débutant. Il vivait son travail à l’Humanité comme un plaidoyer pour l’émancipation et comme un chemin personnel d’émancipation. Cela ne l’empêchait pas de temps en temps de râler contre une inattention ou un dysfonctionnement. Mais il choisissait ses phrases pour qu’elles ne blessent pas, pour qu’elles soient une pierre apportée à une construction commune.

Ces jours derniers, notre journal vivait au rythme des nouvelles de lui que nous nous transmettions au fil des visites que les plus proches lui rendaient, ou des nouvelles que sa femme Jamie nous donnait avec courage. C’est à elle et à sa fille que nous pensons, à sa famille martiniquaise.

En ne sachant leur dire qu’une chose : nous sentons aujourd’hui notre « Humanité » amputée.

Partager cet article

Repost 0

commentaires