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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 22:04

 

Société - le 1 Février 2013

Double peine pour les familles de dealers (contre-enquête)

Les quatre familles africaines d’une cité de Boulogne-Billancourt, menacées d’expulsion après la condamnation de leurs enfants pour trafic de cannabis, sont loin d’être les troubles faits poursuivis par l’OPD-HLM du 92 et vilipendés par le maire UMP de la ville. Leurs voisins se mobilisent, soutenus par le Front de gauche local.


C’est l’histoire de neuf jeunes, amis de toujours, qui ont grandis ensemble au Square du Havre et Moulineaux, à Boulogne-Billancourt (Haut-de-Seine). Une cité calme et boisée nichée à deux pas du 16e arrondissement du Paris. Une petite enclave de pauvreté qui a connu le crack et l’héroïne dans les années 1980, avant de devenir un petit village sans histoire. En 2009, les neuf garçons avaient entre 17 et 21 ans. En bas des tours, ils tenaient les murs, faisaient du scooter, tuait le temps. Et vendaient du shit. C’étaient des smicards du trafic, des dealers indépendants à la petite semaine. En 2009, coup de filet de la police : les neufs jeunes sont interpellés et écopent de 6 mois à trois ans de prison. L’Office départemental de l’habitat des Hauts-de-Seine (OPDHLM), mené par son directeur Christian Dupuy (maire UMP de Suresnes), fait valoir les condamnations, ainsi que des plaintes de voisins pour « troubles à la jouissance », afin de demander l’expulsion de quatre de leurs familles de leur logement social. Débouté en première instance, Christian Dupuy obtient gain de cause devant la Cour d’appel de Versailles, en octobre 2012. Ces quatre familles africaines ont jusqu’au 15 mars 2013 pour quitter leur logement, avant la fin de la trêve hivernale. Une forte mobilisation, pilotée par le Front de Gauche, tente d’empêcher leur expulsion.


Explusion pour "trouble à la jouissance"

L’opération de l’OPDHLM est délicate. Le règlement stipule qu’il est interdit de faire du bruit entre « 22 heures et 7 heures du matin » et prévoit la résiliation du bail en cas de "non-paiement du loyer ou des charges dûment injustifiées et après un commandement de payé resté infructueux". Sauf que les quatre familles ont toujours payé leur loyer en temps. Reste le deal et cette notion flou de "trouble à la jouissance". « Ce sera la première décision de résiliation lié au trafic de drogue », se félicite l’OPDHLM. L’expulsion ordonnée par la Cour d’appel de Versailles ne prévoit pas de relogement. « Aller reloger ces familles dans une autre résidence HLM où ils feraient subir la même chose aux autres familles, non, il n’en est pas question. En revanche, on leur laisse de temps de retrouver par eux-mêmes ou auprès d’un autre bailleur, un relogement. » Sachant que les familles expulsées risquent de se retrouver sur la liste noire des offices HLM… De son côté, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls a précisé que : « si une responsabilité [des familles] est avérée, tous les moyens rencontrent mon assentiment. » Sans s’étendre sur la notion de « responsabilité parentale », sujette à toutes les interprétations.


"Punir des parents déjà en difficulté"

Pour ces quatre familles, c’est la double peine. D’autant qu’elles ne sont pas des « nourrices » : elles ne stockaient pas la drogue et rien a été retrouvé à leurs domiciles lors des perquisitions. Pour elle, ces expulsions sont un nouvel avatar de la mesure proposée par Eric Ciotti, qui voulait supprimer les allocations familiales des familles pour les sanctionner de l’absentéisme scolaire de leurs enfants. Une manière de punir des parents déjà en difficulté, pour les fautes de leurs enfants. « Les parents des trafiquants n’ont pas tenté de faire cesser leurs activités », ont estimé les magistrats de la Cour d’appel de Versailles. Mamadou Traoré*, frère d’un jeune condamné, nie en bloc et dresse un portrait des siens : « J’ai un bac+5 de comptabilité, ma sœur travaille à la banque HSBC. Sur neuf enfants, on est huit à avoir réussi nos études. Aucun des autres membres de ma famille n’est connu des services de police et on doit tous payer pour les fautes du petit frère ?  » Sur la dérive de son cadet, il est sans appel : « Nous sommes musulmans, opposés à la drogue et au vol. Mais, mes parents sont agents d’entretien, ils commencent à 6h du matin. A moins de descendre de la rue et de commencer à faire les détectives, nous n’avions aucun moyen de savoir ce qui se passait. » Fatou Diakité a élevé seule sept enfants, et elle s’occupe à présent de ses petits-enfants. « Mes enfants travaillent tous honnêtement, en maison de retraite ou dans la restauration hospitalière. C’est le petit dernier qui a fait des conneries. Mais comment surveillez des enfants qui vous disent qu’ils vont à l’école alors qu'ils n’y vont pas ? »


Les neufs jeunes coupables ont reçu, à leur sortie de prison en 2010, l’obligation de quitter la commune pendant au moins un an. Avec la concertation de leur famille, ils se tous installés dans des villes voisines où ils se sont réinsérés. Ainsi, Tony, le fils de madame Martin, est parti vivre à Vélizy, après avoir purgé sa peine de 8 moins. « Il n’a jamais récidivé et travaille à présent dans une mairie », explique sa mère. Le fils de la famille Traoré n’a pas replongé non plus dans la délinquance. « Il suit une formation en ce moment », explique son frère. Seul le fils de Fatou Diakité est reparti en prison. "Il ne supportait plus la liberté conditionnelle et un jour, il n’est pas venu à son rendez-vous avec l’agent de probation. Du coup, ils l’ont incarcéré de nouveau."


"ils étaient très serviables, ouvraient la porte, portaient nos sacs"

Les voisins que l’on croise ce samedi matin, à la cité du Square du Havre et des Moulineaux, sont tous solidaires des familles expulsées. « Ici, cela n’a rien à voir avec Sevran ou Saint-Ouen. Il n’y a pas de gang, les dealers ne privatisent pas les halls pour vendre. On est très tranquille », affirme José, qui promène son chien et habite ici depuis 40 ans. « Ces jeunes squattaient en bas. Ils faisaient un peu de bruit, forcément. Mais, aussi dingue que cela paraisse, ils étaient très serviables, ouvraient la porte, portaient nos sacs », raconte Carole. Radhia, locataire de la cité depuis 30 ans, poursuit : "Les familles n’y sont pour rien. On travaille tous comme des chiens, on ne peut pas courir après des gosses de 19 ans."


Les quatre familles seront rejugées en avril par la Cour d’appel de Versailles. En attendant, une forte mobilisation veut faire barrage à l’expulsion. Une pétition, menée par le Front de Gauche de Boulogne-Billancourt, a déjà recueillis plus de 500 signatures d’habitants de la cité. "L’action de la justice était fondée. Mais quelle gloire en tirerait les pouvoirs publics et l’office HLM des Hauts-de-Seine à jeter à la rue, ces femmes et ses enfants dont beaucoup sont très jeunes ?", s’interroge Jean-Pierre Rossi, secrétaire de la section PCF de Boulogne-Billancourt. La lutte est importante, d’autant que d’autres cas risquent de se présenter. Le ministre délégué à la Ville François Lamy a entamé jeudi un cycle de discussion avec la ministre déléguée à la Famille Dominique Bertinotti, pour élaborer des dispositifs d’accompagnement des familles de jeunes délinquants dans les HLM.

*Tout les noms des familles ont été changés.

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