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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 22:01

Politique - le 7 Décembre 2012

L'Humanité des débats

Table ronde avec Gaël Brustier, politologue (1). Bastien François, constitutionnaliste, professeur à l’université de Paris-I Sorbonne et Nicolas Lebourg, historien à l’université de Perpignan (2).


Rappel des faits Le 18 novembre 2012, 
au soir du vote des militants, 
les deux prétendants à 
la présidence de l’UMP 
se déclarent presque simultanément victorieux. Deux jours plus tard, Jean-François Copé est proclamé « statutairement » vainqueur. Depuis, les deux écuries se déchirent en dépit des interventions « indirectes » 
du conseiller constitutionnel Nicolas Sarkozy.

Avec la reconstitution 
du centre droit et la 
menace de l’extrême droite, 
la crise à l’UMP n’en finit plus. Le triste spectacle 
d’une bataille des ego 
sur fond de fraudes 
électorales est dévastateur pour la vie politique. 
Mais cette crise à droite, comme ce fut le cas pour 
la gauche, est le symptôme d’un malaise plus profond 
qui touche le système politique, institutionnel 
et démocratique. Il appelle 
une refondation des institutions et même 
de la démocratie 
en France, et en Europe.


La crise à l’UMP est-elle le signe d’une recomposition 
de la vie politique à droite ?

Nicolas Lebourg. Il y a une ­recomposition de bas en haut. Avec Nicolas Sarkozy, pour la première fois, la droite s’est affirmée « de droite » et « décomplexée ». Elle l’a fait sans doctrine fondée mais avec juste une pratique transgressive quant aux normes de l’humanisme égalitaire et du libéralisme culturel qui s’étaient imposées ces dernières décennies. Son électorat se rapproche de celui du FN sur les questions identitaires, migratoires ou sécuritaires. Sur ce créneau, toutes les tentatives de création d’une force politique ont échoué (Pasqua, ­Villiers, Mégret…). Pourtant, il existe aujourd’hui un magnétisme entre cette base sociale et la direction du principal parti de droite. Le fait de retrouver Guillaume Peltier, ex-­lepéniste, ­mégrétiste, villiériste, à la tête de la motion de la Droite forte est ­révélateur. Les militants de l’UMP ont juste omis d’observer l’échec ­politique de ses précédentes affiliations.


Gaël Brustier. La droite ne cesse de se recomposer. C’est là sa force, d’ailleurs. Il faut à la fois observer ce sur quoi va déboucher l’actuelle crise de l’UMP et relativiser cet épisode pour prendre en compte les évolutions de fond des droites. D’abord, cette crise est violente parce qu’il s’agit d’une crise pour le contrôle d’un appareil. Les camps Copé et Fillon ne sont pas véritablement différents idéologiquement. François Fillon est soutenu par Éric Ciotti et Christian Estrosi ou encore par Claude Guéant, qui prononça un discours resté célèbre sur l’inégale valeur des civilisations. Jean-François Copé l’est par des gens de centre droit comme Marc-Philippe Daubresse. En revanche, il y a une question stratégique majeure que les deux protagonistes traitent différemment. Monsieur Copé est aligné sur la stratégie politique de Patrick Buisson quand François Fillon semble plus prudent. Mais il s’agit en vérité de nuances. La ligne Buisson est la suivante : elle vise à répondre aux « paniques morales » du pays sur un plan strictement identitaire, non en les désamorçant, mais en les exploitant. Quand, dans le Figaro, Patrick ­Buisson évoque le « capital d’autochtonie », il n’en saisit pas véritablement la signification, mais révèle en revanche la stratégie qui est la sienne : apporter des compensations identitaires aux classes populaires dans le contexte de la mondialisation. La ligne Copé, comme celle de Guéant, n’est pas, à proprement parler, calquée sur celle du Front national même si les électorats tendent à fusionner. Elle tient plutôt de l’idéologie néoconservatrice telle qu’Yves Roucaute la pense, mêlée aux visions stratégiques de Buisson. L’un comme l’autre ont joué un rôle dans la campagne de Sarkozy. Le premier en rédigeant le discours de Guéant relatif aux civilisations et au supposé relativisme de la gauche, le second, en établissant la stratégie de campagne.


Bastien François. Il y a une guerre des chefs à l’UMP avec comme horizon la présidentielle de 2017, mais on ne distingue pas de vraie fracture idéologique. La crise prend des formes spécifiques parce qu’elle est liée à une procédure démocratique – le vote des militants – dans un temps bref, couvert en continu par les médias. Mais elle n’est pas plus brutale que les conflits Giscard-Chirac ou Chirac-Balladur. Il est donc encore bien trop tôt pour parler d’une recomposition à droite. D’autant que le mode de financement des partis politiques et le mode de scrutin aux législatives (auquel s’ajoute la menace du FN) rendent toute recomposition très complexe et dangereuse électoralement. Reste que le pari d’un grand parti unifiant la droite a sans doute été perdu et que cette crise pourrait rendre plus visible le caractère hétéroclite de l’UMP, rassemblement de droites traversées par des clivages importants (sur le rôle de l’État, la construction européenne, etc.), d’autant que l’UMP n’a en ­réalité aucune culture démocratique – ce qu’avouent benoîtement aujourd’hui nombre de ses dirigeants. Il ne faut toutefois pas trop s’en réjouir. Si le FN continue à grignoter lentement l’électorat UMP, c’est tout le système politique qui en sera affecté.


Certains observateurs vont plus loin. Assiste-t-on à une crise plus profonde du système politique représentatif 
en France et en Europe ?

Bastien François. Cette crise existe partout en Europe, même si c’est sous des formes en réalité assez différentes qui sont cependant toutes liées à la difficulté que les Européens ont à penser la place de l’État-nation dans la mondialisation. Mais elle a un ­visage particulier en France. Notre système électoral fonctionne comme un corset qui empêche que s’expriment les différentes sensibilités de la gauche et de la droite de gouvernement, au prix, pour cette dernière, d’une indécision idéologique et tactique dans ses rapports avec l’extrême droite. Dans le même temps, la bipolarisation empêche de penser d’autres types d’alliances de gouvernement. Notre système partisan est totalement figé, la vie politique est écrasée par l’échéance présidentielle. Comment voulez-vous, dans ces conditions, qu’une parole « antisystème » ne prospère pas, et que le fossé ne se creuse pas de plus en plus entre la population et les politiques ?


Nicolas Lebourg. Le système des partis fonctionnait bien dans le cadre d’un État-nation avec des classes sociales ayant conscience d’elles-mêmes et un niveau moyen d’instruction plus faible. Aujourd’hui, la délégation de la souveraineté à des techniciens qui ne résolvent par ailleurs guère les problèmes des citoyens perd de sa légitimité, alors même que les individus sont dopés aux pratiques des réseaux sociaux et ont des référents et des horizons d’attente personnalisés. L’extrême droite répond par une offre cohérente : une souveraineté nationale, identitaire et, dorénavant, sociale. Quel est le projet de la gauche ? Les droits des minorités sont certes essentiels, néanmoins des millions de travailleurs pauvres ou précaires se disent qu’eux aussi veulent être socialement intégrés. Les femmes ont voté en 2012 pour la première fois autant que les hommes pour le FN. On fait des quotas de femmes dans les conseils d’administration du CAC 40. Mais s’intéresse-t-on au fait qu’elles représentent 85 % des temps partiels dans les services et 79 % dans ­l’industrie ?


Gaël Brustier. Deux dimensions sont à prendre en compte : d’une part, l’impact du processus d’intégration européenne sur nos vies politiques nationales et, d’autre part, ce que je ­définis comme « l’idéologie de la crise », à savoir l’occidentalisme. Ces deux dimensions nourrissent la crise de la social-démocratie, la mutation des droites et l’apparition des nouvelles droites populistes. Chaque pays réagit selon ses caractéristiques propres. La dimension occidentaliste est importante et dépasse l’Union européenne au sens strict puisqu’un pays comme la Suisse est bousculé par la vigueur de l’UDC (3) et ses positions radicalement anti-islam. En vérité, nos pays semblent saisis d’un véritable vertige relatif à la perception qu’ils se font de leur propre et relatif déclin. C’est cela l’occidentalisme. Cela se traduit de différentes manières : par l’adoption d’une géopolitique de type néoconservateur (au moment de la guerre d’Irak et du sommet des Açores en 2003), par l’émergence de mouvements de droite populiste comme la Lega Nord, la ­percée de mouvements comme le FPÖ autrichien, le succès des ­ouvrages du social-démocrate anti-islam et anti-immigré Thilo Sarrazin ou par la percée de mouvements hédonistes sécuritaires comme Geert Wilders aux Pays-Bas.

Le système démocratique français, avec la personnalisation et le bipartisme, est-il à interroger ?


Gaël Brustier. Probablement il est à interroger. On commence à prendre la mesure de ce qu’est le quinquennat. Mais le versant institutionnel du sarkozysme était probablement inscrit dans les gènes du quinquennat et non dans la pratique institutionnelle bien particulière du président d’alors…


Nicolas Lebourg. Le système démocratique ne permet plus de « faire peuple » et d’intégrer des masses. Notre culture politique et nos institutions sont faites pour et par des mythes mobilisateurs. Or, il n’y a pas de « grand homme » qui produise de « rupture ». D’où une fuite en avant dans des marqueurs sociétaux chez les partis de gouvernement : pour montrer son volontarisme, il ne reste au « chef » qu’à exciter des questions type burqa, pains au chocolat. Mais l’ethnicisation du social dans une telle situation économique ne permet qu’un demi-dérivatif, car in fine nombre d’électeurs se disent que si tous les problèmes sont réductibles aux personnes d’origine arabo-musulmane alors c’est la politique de préférence nationale et d’inversion des flux migratoires qui mettra fin aux insécurités physiques, économiques et culturelles. Un système institutionnel personnalisé dans un système politico-économique globalisé ne peut que produire une montée aux extrêmes.


Bastien François. La crise de l’UMP est un épiphénomène qui renvoie effectivement à une crise de la démocratie française dans son ensemble. La Ve République ne conduit pas seulement à un système autoritaire et personnalisé de gouvernement écrasant la représentation parlementaire. Elle interdit une juste représentation des différentes sensibilités, à gauche comme à droite. Il est urgent d’ouvrir véritablement le chantier de la rénovation démocratique en France. Malheureusement, on ne voit rien venir. Le rapport Jospin est d’ailleurs exemplaire du conservatisme des élites dirigeantes à gauche. Penser qu’élire 58 députés à la proportionnelle réglera la crise de la représentation est une insulte à l’intelligence.


Existe-t-il un risque de coupler presque totalement les élections présidentielle et législatives comme le propose la commission Jospin ?

Nicolas Lebourg. L’actuel calendrier a transformé les législatives en enregistrement de la présidentielle, en somme, en confirmation d’un chèque en blanc fait à un homme. Déjà que le législatif est faible et que les partis ne sont plus guère que des syndicats d’élus, cela les empêche d’assurer le rôle que leur signifie l’article 4 de notre Constitution : exprimer librement la souveraineté du peuple. Si on veut une société avec des individus engagés dans des projets collectifs, politiques et sociaux, plutôt qu’assignés à une identité, il faut que les partis et la représentation nationale aient un sens. On eût pu souhaiter que la commission Jospin propose que les élections législatives et présidentielle se tiennent les mêmes jours, redonnant ainsi sens au choix des projets partisans, voire qu’elle propose un Sénat élu au suffrage universel direct à la proportionnelle, permettant à toutes les sensibilités d’être représentées sans déstabilisation institutionnelle, puisque l’Assemblée a le dernier mot.


Bastien François. La commission Jospin n’a pas du tout pris la mesure de la crise de la représentation que nous vivons. Les solutions qu’elle propose sont profondément conservatrices, parfois même ringardes. Compte tenu de sa composition et de son mode de fonctionnement, c’était un peu attendu… Effectivement, le couplage plus resserré de la présidentielle et des législatives est sans doute la pire des choses en ce qu’il renforce encore plus la présidentialisation du régime. Le rapport de la commission Balladur, préalable à la réforme constitutionnelle de 2008, pour contestable qu’il était, avait au moins de l’ambition. Avec Jospin, on se contente de poser des emplâtres sur une jambe de bois avec le souci premier que rien ne change du fonctionnement de la Ve République.

 

(1) Coauteur de Voyage au bout de la droite (Mille et Une Nuits).

(2) Auteur de Mort aux Bolchos. Un siècle d’affiches anticommunistes (Les Échappés).

(3) L’Union démocratique du centre (UDC) 
est un parti de droite extrême helvète usant de relents xénophobes.

Entretiens réalisés par 
Pierre Chaillan

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