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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 20:17

Editeurs et libraires en Algérie

En Algérie, la chaîne du livre a subi de profonds bouleversements. Avant 1985, le secteur était entièrement dominé par l’Etat. Seules deux structures avaient le droit d’éditer (et de censurer) un manuscrit : l’Entreprise nationale du livre (ENAL (1)) et l’Office des publications universitaires (OPU). L’ENAL disposait aussi du seul réseau de librairies à travers le pays, fort de quatre-vingt-quinze établissements, soit deux par wilaya (préfecture).

Une année avant les premières fissures d’octobre 1988, les émeutes populaires qui marquèrent le début du pluralisme politique et idéologique, deux francs-tireurs osèrent briser le monopole public : M. Ahmed Bouneb (éditions Laphomic, arrêtées cinq ans plus tard) et M. Abderrahmane Bouchène (éditions Bouchène, exilées en France en 1996). En 1988, l’ouverture démocratique du pays provoque un premier bouleversement, avec la création de plusieurs maisons d’édition ainsi que de nombreux journaux.

Les premiers récits hors censure d’anciens hauts dirigeants du Front de libération nationale (FLN) et de l’Armée de libération nationale (ALN) commencent alors à être publiés. L’année suivante, M. Smail Ameziane, fils d’un typographe, lance les éditions Casbah, aujourd’hui l’entreprise de publication la plus puissante du pays. D’autres suivent : Chihab, Dahlab, Dar Al-Hikma, Dar Al-Kitab, etc. Des vingt-cinq maisons créées lors de cette première vague, seules six ont survécu à la décennie noire des années 1990, au cours de laquelle la violence étatique répondant à la violence islamiste fit entre cent cinquante mille et deux cent mille morts civils.

Depuis dix ans, on assiste à un nouveau phénomène : la multiplication vertigineuse des maisons d’édition (entre trois cents et quatre cents actuellement), certaines minuscules et éphémères, d’autres plus solides. Parmi elles, quelques belles réussites apportent un nouveau souffle au secteur : Barzakh, Apic, Media Plus, etc. La raison de ce nombre exponentiel ? « L’Etat, via les ministères de la culture et des Moudjahidine, subventionne sur des crédits exceptionnels des dizaines de maisons d’édition », explique M. Kamel Cherit, fondateur des éditions Alger-Livres. Chaque grand événement culturel (2003, année de l’Algérie en France ; 2007, Alger capitale de la culture arabe ; 2009, festival panafricain ; 2011, Tlemcen capitale de la culture islamique ; 2012, cinquantenaire de l’indépendance, etc.) provoque l’ouverture d’un nouveau guichet, auquel peut s’adresser n’importe quel éditeur, certains se créant uniquement pour l’occasion.

L’aide s’effectue sous forme d’achat d’exemplaires au prix public. Selon M. Mustapha Madi, responsable éditorial chez Casbah, « pour le cinquantenaire de l’indépendance, le ministère des moudjahidine [anciens combattants] a aidé six cent vingt titres, dont 90 % en arabe, en achetant à chaque fois mille exemplaires ». Même politique au ministère de la culture, mais avec davantage de livres en français, et l’achat de deux mille exemplaires par titre. Autre aide importante de l’Etat : l’organisation de plusieurs salons qui dynamisent considérablement le secteur, dont le très important Salon international du livre d’Alger (SILA), en automne.

Côté librairies, la situation est moins réjouissante. En 1997, les quatre-vingt-quinze librairies de l’ENAL ont été privatisées, souvent cédées à leurs salariés. Un grand nombre, surtout dans les moyennes et petites villes, n’ont pas résisté. Aujourd’hui, le pays compte moins d’une trentaine de vraies librairies généralistes : une bonne dizaine à Alger, une demi-douzaine à Tizi-Ouzou, deux à Constantine, Oran et Bejaïa, quelques-unes ici ou là...

Et, pour chaque livre publié, combien d’exemplaires vendus ? M. Tahar Dahmar, ancien comptable à l’ENAL, a repris l’une des librairies étatiques de Tizi Ouzou : « Trois mille exemplaires, c’est déjà un succès. La plupart des livres tirent à mille ou mille cinq cents, qui sont parfois difficiles à écouler. » Avec vingt-cinq mille exemplaires vendus, les Mémoires du président Chadli Bendjedid, vendues 1 000 dinars (10 euros), font figure d’extraordinaire succès. Fait étonnant : les essais historiques se vendent mieux que la littérature. « C’est vrai que nous vendons beaucoup de livres d’histoire — plus que de romans, confirme M. Dahmar. Mais ce qui nous fait vraiment vivre, c’est le parascolaire. Là-dessus, les parents ne regardent pas à la dépense. Et les manuels scolaires sont d’une telle pauvreté ! »

Pierre Daum

(1) L’ENAL a succédé en 1983 à la Société nationale de l’édition et de la diffusion (SNED), elle-même issue de la nationalisation, après l’indépendance, des sociétés françaises, dont Hachette.

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